Hicham Jerando, un youtubeur au coeur d’une tension croissante entre le Maroc et le Canada

Depuis plusieurs mois, le nom de Hicham Jerando s’invite de plus en plus fréquemment dans les débats politiques et médiatiques entre Rabat et Ottawa. Installé au Canada depuis de nombreuses années, ce youtubeur d’origine marocaine, très suivi sur les réseaux sociaux, multiplie les vidéos dénonçant ce qu’il présente comme des affaires de corruption et des dérives du pouvoir au Maroc. Mais la radicalité de ses propos, les procédures judiciaires engagées contre lui et les réactions des autorités marocaines contribuent désormais à créer une situation inédite, susceptible de peser sur les relations entre les deux pays.

Derrière l’affaire Jerando se dessine un enchevêtrement complexe : un activisme numérique très polémique, des poursuites judiciaires dans deux juridictions, et une incompréhension croissante entre Rabat et Ottawa sur la manière de traiter ce type d’acteurs transnationaux.

Un youtubeur influent installé au Canada

Hicham Jerando est un entrepreneur et influenceur d’origine marocaine établi à Montréal depuis plus de quinze ans. Sur sa chaîne YouTube « Tahadi », suivie par plus de 800 000 abonnés, il diffuse régulièrement des vidéos dans lesquelles il accuse des responsables marocains ou des personnalités publiques de corruption ou d’abus de pouvoir.

Se présentant comme un « lanceur d’alerte », il affirme mener des enquêtes sur la vie politique et judiciaire marocaine. Toutefois, plusieurs décisions de justice au Canada ont remis en cause la fiabilité de ses accusations. La Cour supérieure du Québec l’a ainsi condamné en 2025 à verser plus de 164 000 dollars de dommages à un avocat marocain qu’il avait accusé de crimes graves dans ses vidéos, accusations jugées diffamatoires et non vérifiées.

Le jugement souligne que Jerando s’était contenté de relayer des informations non vérifiées provenant de sources isolées, sans procéder aux vérifications nécessaires, tout en refusant parfois de retirer ses contenus malgré des injonctions judiciaires. Cette condamnation s’ajoute à d’autres procédures engagées contre lui, illustrant un parcours marqué par des controverses judiciaires et médiatiques.

Un discours de plus en plus radical

Les critiques visant Jerando ne concernent pas seulement la véracité de ses accusations. Dans plusieurs affaires, ses propos ont été jugés particulièrement virulents, allant parfois jusqu’à appeler à des sanctions extrêmes contre certaines figures du système judiciaire marocain. Selon des documents judiciaires cités par la presse canadienne, il aurait par exemple suggéré qu’un ancien procureur marocain soit « exécuté » avant d’être « ressuscité puis exécuté à nouveau », des propos considérés comme extrêmement graves.

Ses vidéos, qui mêlent dénonciations politiques, accusations personnelles et théories complotistes, rencontrent néanmoins un large public. Certaines publications ont cumulé près d’un million de vues en quelques semaines, témoignant de l’audience importante dont il dispose au sein de la diaspora marocaine et au-delà. Cette visibilité confère à ses prises de position une portée politique qui dépasse largement le simple cadre d’un influenceur numérique.

Au Maroc, les autorités ont réagi de manière ferme à l’activisme du youtubeur. Des proches et membres de sa famille ont été arrêtés dans le cadre d’enquêtes portant sur des accusations de diffamation, de menaces et de diffusion d’informations mensongères. Selon les autorités judiciaires marocaines, ces procédures visent des actes d’extorsion ou de diffamation organisés via les réseaux sociaux. Jerando est quant à lui considéré comme le principal suspect dans plusieurs affaires, mais se trouve hors de portée de la justice marocaine puisqu’il réside au Canada.

Une incompréhension croissante entre Rabat et Ottawa

L’affaire Jerando met en lumière un problème récurrent dans l’ère numérique : la difficulté pour les États de gérer des acteurs politiques ou médiatiques opérant depuis l’étranger. Pour Rabat, le fait qu’un citoyen marocain naturalisé canadien puisse diffuser des accusations et des appels à la violence depuis l’étranger sans intervention rapide pose un problème de sécurité et d’image. Les autorités marocaines considèrent que ces contenus peuvent alimenter des tensions internes ou nuire à la réputation de leurs institutions.

Du côté canadien, la situation est perçue sous un angle différent. Les autorités doivent composer avec les principes constitutionnels de liberté d’expression, très protecteurs au Canada, et avec la nécessité de respecter l’indépendance de la justice. Les interventions de l’État sont donc limitées tant qu’aucune infraction claire n’est reconnue par les tribunaux. Ce décalage juridique et politique nourrit une zone grise diplomatique, où chaque pays estime agir conformément à ses principes.

Un risque réel pour les relations bilatérales

Les relations entre le Maroc et le Canada sont historiquement marquées par une coopération solide, notamment dans les domaines universitaire, économique et migratoire. Des dizaines de milliers d’étudiants marocains poursuivent leurs études au Canada, et la diaspora marocaine y est particulièrement active.

Dans ce contexte, l’émergence d’une polémique politique alimentée par un acteur numérique isolé pourrait sembler marginale. Pourtant, l’ampleur de l’audience de Jerando et la virulence de ses propos lui confèrent une visibilité qui dépasse largement celle d’un simple youtubeur. En diffusant des accusations graves et en adoptant un ton parfois incendiaire, il contribue à polariser les débats au sein de l’opinion publique marocaine et de la diaspora, tout en donnant l’impression d’un conflit politique entre deux États là où il s’agit d’abord d’un phénomène médiatique.

Une crise révélatrice des défis de l’ère numérique

Au-delà du cas individuel de Hicham Jerando, l’affaire illustre un défi plus large : celui de la régulation de l’espace numérique globalisé. Les plateformes permettent aujourd’hui à un acteur installé dans un pays d’influencer directement la vie politique d’un autre. Cette nouvelle réalité met les États face à un dilemme : préserver la liberté d’expression et l’ouverture de l’espace public numérique ; tout en empêchant la diffusion d’accusations infondées ou d’appels à la violence. Dans ce contexte, l’affaire Jerando apparaît moins comme un simple épisode médiatique que comme un test pour la capacité des États à coopérer face aux dérives de l’activisme numérique transnational.

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