C’est dans le cadre feutré de l’ambassade du Royaume du Maroc à Ottawa que se tiendra, ce mardi 7 avril de 10h30 à 11h30, une conférence consacrée aux « tendances récentes de l’immigration et de la citoyenneté » de la diaspora marocaine au Canada . À la tribune, Jack Jedwab — président et directeur général de l’Association d’études canadiennes et de l’Institut Metropolis — livrera une lecture structurée de transformations dont la portée dépasse le seul cas canadien.

L’exercice n’est pas seulement académique. Il intervient à un moment de bascule, où les grandes démocraties redéfinissent leurs politiques migratoires sous l’effet conjugué de tensions économiques, de recompositions démographiques et de pressions politiques accrues. À partir de données récentes issues de Statistique Canada et d’Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada, la présentation met en lumière un retournement aussi rapide que significatif .
Longtemps cité comme modèle d’ouverture, le Canada a connu en 2023 une croissance démographique exceptionnelle, atteignant +3,3 % — un niveau inédit depuis les années 1950. Deux ans plus tard, le rythme s’est brutalement infléchi : la croissance de la population est devenue quasi nulle en 2025, signalant une inflexion structurelle qui reconfigure l’ensemble du système migratoire .
Dans cette dynamique, les flux en provenance du Maroc offrent un observatoire particulièrement révélateur. Après une progression spectaculaire en 2022 — au point de dépasser les admissions marocaines aux États-Unis —, les indicateurs virent au ralentissement. Les permis de travail temporaire, en forte hausse entre 2023 et 2024, connaissent un recul marqué dès l’année suivante. Le nombre d’étudiants internationaux marocains, lui aussi en expansion après 2020, s’inscrit désormais dans une tendance baissière .
Cette inflexion intervient alors même que le Maroc s’est imposé comme un acteur central de l’immigration francophone, en particulier au Québec, où il figure parmi les six principaux pays d’origine depuis 2020 . Mais cette position stratégique ne protège pas d’un essoufflement : les demandes de résidence permanente issues de la population née au Maroc reculent nettement entre 2023 et 2025, tout comme les acquisitions de citoyenneté, en baisse de plus de 20 % .
Le paradoxe est d’autant plus saillant que cette diaspora se distingue par un niveau de qualification supérieur à la moyenne canadienne. Pourtant, cet avantage éducatif ne se traduit pas pleinement sur le marché du travail : les taux de chômage y demeurent légèrement plus élevés, et la concentration dans certains secteurs — services, éducation, sphère communautaire — témoigne de mécanismes persistants de segmentation .
À cela s’ajoute une dimension transnationale structurante : près des deux tiers des personnes nées au Maroc au Canada disposent d’une double citoyenneté. Ce fait, loin d’être anecdotique, éclaire les nouvelles formes d’appartenance et les circulations d’élites dans un monde globalisé, où les trajectoires migratoires ne se réduisent plus à une logique d’installation définitive .
En filigrane, la conférence met en lumière une tension croissante entre les impératifs économiques — attirer une main-d’œuvre qualifiée — et les contraintes politiques — répondre à des opinions publiques plus réticentes à l’immigration. À cet égard, la diaspora marocaine apparaît comme un révélateur des arbitrages à l’œuvre dans les politiques contemporaines.
À Ottawa, dans le cadre symbolique de la représentation diplomatique marocaine, la réflexion engagée dépasse ainsi le seul diagnostic statistique. Elle ouvre une interrogation plus large sur l’avenir des mobilités internationales et sur la capacité des États à concilier attractivité et régulation — une équation devenue, plus que jamais, centrale.